Le rapport Cotis sur le partage de la valeur ajoutée et des
profits, sorti il y a 15 jours, relance un vieux débat sur un sujet très polémique. C’est pour nous l’occasion d’apporter un éclairage sur un thème qui est souvent
au cœur de nos interventions
en entreprise : objectivité illusoire et présupposés trompeurs.
Résumons en quelques mots ce que la presse nous donne à lire du précieux rapport. Je reprendrai simplement le paragraphe que le journal
Le Monde lui consacre : “La
stabilité, sur longue période de la part des salaires dans la valeur ajoutée (autour des deux tiers après le point haut de 1982) ; ue progression des salaires nets “extrêmement faible” depuis
vingt ans en raison d’une croissance insuffisante, du choix d’une protection sociale de haut niveau coûteuse et de la montée de l’emploi précaire ; une forte accélération des très hauts
salaires”. Et l’article de conclure notamment sur la fameuse règle des trois tiers, proposée par le chef de l’Etat il y a quelques mois comme une solution à cet épineux problème. Autrement dit,
puisque les salaires n’augmentent pas suffisamment — à l’exception des plus élevés, partageons également le profit entre salariés, actionnaires et investissements.
Quelques jours avant la sortie du fameux rapport, le Centre d’analyse stratégique, organisme rattaché directement au premier ministre, publiait sa
Note de veille sur le même sujet. Elle apporte des
éclairages complémentaires sur les informations précédentes. Plusieurs
pistes qui se renforcent les unes les autres permettent en effet — avec toutes les précautions d’usage — d’expliquer partiellement l’évolution des chiffres et par contrecoup, de relativiser les
conclusions qu’on peut en tirer :
La place de l’international : l’internationalisation de la production des grands groupes, les délocalisations — et le maintien corrélatif en France
d’activités à faible intensité de main d’œuvre et à forte valeur ajoutée — associées à la pression exercée sur leurs sous-traitants français — ont effectivement permis aux grands groupes de
réduire la part des salaires dans leur valeur ajoutée. Mais cette évolution a profondément modifié la « règle du jeu » : parle-t-on bien toujours des mêmes salariés ? Rien n’est moins sûr. En
revanche, la part des salaires dans la valeur ajoutée des PME indépendantes s’est accrue dans les années 90.
La mutation des modes de financement des investissements : La hausse des profits observée dans les années 1990 est aussi directement liée au passage
très net d’un financement par endettement à un financement de marché — même si cette évolution s’est légèrement inversée depuis quelques années. Bref, les chiffres traduisent aussi l’action des
entrepreneurs pour limiter leur recours à l’emprunt dans le cadre des investissements qu’ils réalisent.
A y regarder de plus près, les résultats méritent d’être encore plus nuancés :
La notion de durée joue un rôle essentiel dans l’observation : avec un peu de recul, on s’aperçoit que certaines évolutions récentes pourraient être un rééquilibrage, après coup, d’un
déséquilibre antérieur. Et les données elles-mêmes sont sujettes à caution : séries statistiques qui ne sont pas cohérentes sur toute la période, difficultés à mesurer les flux de dividendes
internationaux qui semblent surestimés. Pour couronner le tout, la part très importante prise depuis quelques années par les LBO vient “artificiellement” gonfler le poids des dividendes.
Quelles leçons tirer de tout cela ?
Les choses ne sont pas aussi évidentes qu’elles le paraissent : l
’objectivité des chiffres est illusoire.
Changer de perspective — échelle du temps, taille d’entreprise, regard
critique sur les chiffres — permet d’en prendre conscience.
L’apparente évidence de la solution proposée — un partage à parts égales du profit — est, elle aussi, un leurre. Elle repose sur
un présupposé collectif : l’égalité n’est que justice. Qui
pourrait s’élever contre une telle évidence ? Mais il suffit cette fois encore de changer d’échelle pour voir les limites de l’exercice : si le gâteau à partager était non pas le bénéfice mais la
valeur ajoutée, les salariés qui bénéficient aujourd’hui du plus gros morceau — puisque les salaires en sont un élément essentiel — hurleraient à la manipulation… et ils auraient raison ! Et si
cette égalité devait s’appliquer au sein des grands groupes qui ont su faire du profit en délocalisant, alors sans doute faudrait-il rééquilibrer la donne au profit des plus mal lotis : les
“salariés du bout du monde” ? Gageons que les salariés français, enthousiastes à l’annonce de cette proposition, n’en ont pas vu toutes les implications ! Au nom de quoi, enfin, limiter à un
tiers la part réservée aux investissements, quand l’on sait leur rôle dans la capacité de survie de la plupart des entreprises ?
Ne nous méprenons pas. Nous avons tous des présupposés, plus ou moins conscients, qui déforment notre perception de la réalité, et limitent de ce fait nos capacités d’analyse,
d’anticipation, de décision. Apprendre à les décoder ne permet probablement pas de s’en affranchir totalement … Et d'ailleurs, faut-il s'en affranchir ? En revanche, changer de grille de
lecture — même pour un instant seulement — permet d’ouvrir des portes vers des solutions nouvelles et fructueuses.