
« Pour comprendre la dynamique mondiale, […] il est
indispensable de décentrer notre regard » affirme le géohistorien Christian Grataloup dans une interview accordée récemment à la revue
Sciences humaines (n°212 – février 2010). Décentrer le regard, c’est se donner l’opportunité d’adopter le point
de vue de « l’autre », de regarder ce qu’on ne voit jamais, de changer de perspective, de trouver de nouveaux repères.
Une démarche qui rappelle — et interpelle — l’entreprise : adopter le
point de vue de l’autre n’est-il pas, dans un monde où les certitudes cèdent le pas aux questions, une saine discipline ? Christian Grataloup, lui, l’applique à quelque chose qui fait tellement
partie de notre quotidien que c’en est devenu une évidence : notre représentation du monde. Les résultats qu’il obtient sont étonnants, et permettent en même temps de donner une idée de
ce
qu’une telle démarche peut briser comme idées reçues si on l’applique à d’autres domaines.
Enfants, sur les bancs de l’école, nous avons tous appris à identifier les différents continents. Parmi les cartes qui tapissaient les murs, le planisphère où figuraient l’Europe, encadrée de
l’Amérique et de l’Asie, nous était familier. Aujourd’hui encore, nous y retrouvons naturellement les cinq continents, qui riment avec les cinq anneaux du sigle olympique qui les symbolisent.
Mais cette représentation de la terre est bien plus récente que nous ne l’imaginons souvent. Et la façon dont, au fil des âges, elle a évoluée est riche d’enseignements.
Ainsi, les appellations d’Europe, Asie et Afrique remontent à l’Antiquité méditerranéenne. Réparties autour de la Méditerranée — le centre du monde pour les géographes anciens —, elles ne
recouvraient cependant pas les mêmes zones géographiques qu’aujourd’hui : Europa représentait la rive nord de la Méditerranée ; Asia une partie de l’Asie Mineure ; Africa, ce qu’on appelle la
Tunisie aujourd’hui. C’était d’ailleurs plus des directions que des territoires.
Au Moyen-Age, les représentations du monde évoluent. Elles prennent la forme d’un « T » inséré dans un « O » : trois territoires étalés comme les feuilles d’un trèfle au cœur de l’océan. En même
temps, ces représentations traduisent la nouvelle perspective chrétienne et illustrent comment, après le déluge, les trois fils de Noé sont partis repeupler la terre, chacun optant de fait pour
un continent différent.
La découverte de l’Amérique bouleverse ce schéma qui croisait croyances religieuses et connaissances géographiques en une explication rassurante du monde : elle a pour effet de « séculariser » la
représentation de notre terre, qui sera finalement déconnectée de la lecture littérale de la Bible.
Au cours du XIXe siècle, enfin, la découverte des terres océaniennes conduit à « créer » un cinquième continent.
L’objectivation du monde est une illusion
Voilà qui semble clair : nous aurions cheminé progressivement dans notre connaissance, et, peu à peu — explorations et développement des informations scientifiques aidant —, nous serions parvenus
à la représentation actuelle des continents que l’on retrouve sur les planisphères, objective et conforme à la « réalité ».
Cette explication n’est pas tout à fait exacte. Ainsi, le monde anglo-saxon compte non pas cinq mais sept continents — puisque l’Amérique y est décomposée en deux morceaux auxquels s’ajoute
l’Antarctique. Une carte dont les couleurs matérialisent cinq continents ne donne pas la même perception du monde qu’une carte qui en matérialise sept. Quant aux Chinois — tout comme le faisaient
d’ailleurs les musulmans —, ils orientaient leurs cartes Sud-Nord « car le nord, froid et brumeux, et d’où provenaient les invasions mongoles, était dévalorisé par rapport au Sud ». Si nos cartes
sont orientées Nord-Sud, nous ne le devons pas à une « réalité objective », mais à la croyance remontant à l’Antiquité qu’il y a plus de terres dans « l’hémisphère sud », et qu’ainsi, du fait de
la gravité, le sud est plus lourd que le nord ! Positionner le nord en haut ou en bas de la carte est donc une simple convention, liée à des croyances oubliées. Or si l’on retourne le
planisphère, ici encore, la perception que l’on a du monde change totalement. De fait, «
les cartes sont les représentations d’univers mentaux d’un lieu, d’une époque ».
Des représentations qui limitent notre compréhension du monde
De la même façon, les découpages historiques auxquels nous sommes accoutumés, sont totalement arbitraires. Mieux : Antiquité, Moyen-Age, Temps modernes et Epoque contemporaine n’ont de sens que
pour l’histoire européenne : ils correspondent à des logiques géographiques. Pourtant, nous les percevons généralement comme des découpages temporels universels. Implicitement, nous en déduisons
qu’ils sont « des moments nécessaires dans l’évolution des sociétés », partout dans le monde, et
nous décalquons ainsi notre vision européenne sur les autres civilisations de la planète.
Plus encore : nous avons associé à ces découpages la croyance que le « monde entier suit une flèche du progrès, d’évolution vers plus de démocratie, plus de développement économique, etc. » Cette
évolution nous semble une évidence, et nous oublions que c’est une vision occidentale, adossée à des philosophies spécifiques qui nous sont propres.
Les nouvelles représentations du monde
Aujourd’hui, cette vision du monde « se lézarde ». Pour nous, l’âge d’or n’est plus dans le passé — comme c’était le cas jusqu’au XVIIIe siècle —, ni dans le futur — modèle des XIXe et XXe
siècles. Nous vivons ce qu’on appelle le « présentisme ». Dans l’incertitude qui est la nôtre, la géographie a pris le pas sur l’histoire, et notre représentation du monde a suivi le même chemin.
C’est ainsi que le « découpage Nord-Sud » — un schéma simpliste — a remplacé les notions de « pays en voie de développement » d’il y a quelques décennies. C’est ainsi que l’actualité politique et
économique amène à s’interroger sur les frontières de l’Europe ou sur la pertinence du découpage de l’Asie et de l’Océanie.
Ce questionnement de l’histoire et de la géographie telles qu’on nous les a généralement enseignées vient à point nommé. D’abord, parce qu’il permet de souligner qu’« avec la mondialisation, on
sait que l’Europe n’est plus le centre du monde et qu’il faut penser le monde autrement ». C’est devenu un impératif pour les décideurs économiques. Au-delà de cela, filer la métaphore
en
questionnant les représentations que l’on a de son entreprise comme Christian Grataloup le fait pour le planisphère, est un formidable
outil de créativité et de progrès, à l’heure où
il nous faut partout réinventer les bases d’une croissance durable. Plus globalement, cet approche illustre la façon dont le « décalage du regard » peut donner des résultats surprenants et
révélateurs, ainsi que
des pistes de transformation ou d’évolution prometteuses, dans tous les domaines. Nous en avions évoqué, sous une autre forme, quelques possibilités dans nos
articles sur l’
effet Pygmalion en décembre dernier. Nous y reviendrons au long de cette année.
Bonjour,
j'étais passé à côté de cet article :o).
Dans le même ordre d'idée on peut évoquer la construction des nations comme un phénomène très récent sur lequel reviennent, par exemple, Anne-Marie Thiesse ou Benedict Anderson.
On a trop souvent tendance à croire que tout ce qui nous entoure est fixé, déterminé et résistant, or nous ne sommes entouré que de construits, qu'il est toujours possible de déconstruire ou plus simpement, de modifier et de reconfiguer.
@ g@lon